La Fabrique des images

Née de la rencontre de deux comédiennes et d’un plasticien, la compagnie Hotel Modern mêle vidéo et théâtre d’objet pour mieux interroger notre regard. Leur Grand Guerre est à l’affiche du Théâtre 71 de Malakoff jusqu’à samedi.

Créé en 2001, La Grande guerre n’a cessé de tourner depuis dans le monde entier et vient au Théâtre 71 de Malakoff pour la troisième fois. C’est le premier des spectacles de la compagnie hollandaise Hotel Modern où les artistes utilisent ce processus de création qui constitue depuis lors leur marque de fabrique : un mélange de manipulation d’objet en direct et de travail vidéo qui requiert un double regard de la part du spectateur. Et une écoute bien sür ! puisque sans le son fabriqué en direct par Arthur Sauer, le spectacle perdrait beaucoup de sa veracité.

Sur le plateau — à la fois plateau de théâtre et plateau de tournage — tout est d’une précision extrême, les trois interprètes vont d’une table à l’autre où tout est en place pour la fabrication et le filmage des scènes. Pendant que l’un manipule et filme, les autres préparent déjà la séquence suivante, à moins qu’ils n’épaulent l’interprète en cours de jeu si un problème technique survient. Car tout est fait en direct : jeu, film, technique. Et le contraste entre le côté bricolé de ce qui se construit à vue, devant nous, avec des matériaux ordinaires tels que du carton, des balais brosse (en guise de champ de blé), quelques clous… et le réalisme du rendu à l’image est très impressionnant. Un peu de terre, trois branches de persil saupoudrées de sucre glace et c’est un paysage sous la neige qui apparaît à l’écran, à s’y méprendre ! Petits moyens, grands effets ! Hotel Modern travaille le rapport de l’image au réel avec une rare maîtrise. Herman Helle, le plasticien de la troupe (aux côtés de Pauline Kalker et Arlene Hoornweg), a longtemps travaillé pour des architectes d’où le travail d’échelle présent dans tous leurs spectacles…
Une paire de bottes qui avancent dans la boue ; des corps installés dans un paysage, un à un, puis les uns sur les autres, jusqu’à l’amoncellement : le côté faussement pédago du début (avec carte de l’Europe à l’appui et récit des événements) laisse vite place à une narration plus impressionniste portée par des images très fortes voire difficiles à supporter. Et la fabrication à vue ne diminue en rien l’impact des images. On est très vite sidérés par la violence de ce que l’on voit, de ce que l’on entend… On se trouve saisi par ce que fût cette guerre : grande par son absurdité, par la boucherie qu’elle fut. L’horreur !
Qu’est-ce qu’une image ? Qu’est-ce qu’un cadre ? Comment filmer la guerre ? comment l’appréhender ? Autant de questions qui trouvent écho dans les guerres modernes dont l’actualité nous livre chaque jour son écho... Mine de rien, en ces temps hautement cathodiques, Hotel Modern nous enseigne à regarder et à nous méfier. Sacrée leçon !

Jusqu’au samedi 4 décembre | vendredi & samedi à 20h30 | jeudi à 19h30.