La matière dont sont faits les rêves

Basé sur trois textes surréalistes du peintre et sculpteur Alberto Giacometti, Hôtel de rive combine mots, sons, espace, corps et objets pour donner vie à une pensée artistique.

Les objets ont-ils une âme ? Frank Soehnle semble le croire, lui qui peut passer ses journées dans son atelier de Reutlingen (d’abord une ancienne fabrique de fil qu’il a quittée récemment pour un autre espace), bercé par le seul murmure de la rivière toute proche, à rêver sur un bout de métal ou un morceau d’étoffe, à chercher un geste autour d’une pièce de bois, à collecter et à assembler des matériaux inspirants. Car c’est bien la matière, les objets et leurs formes qui entraînent l’artiste dans de nouveaux projets… Pas étonnant qu’il se soit retrouvé sur les traces du sculpteur Giacometti dont les textes surréalistes lui ont inspiré Hôtel de rive.

Hôtel de rive@Helmut Pogerth
Considéré comme un maître par beaucoup, le fondateur du Figuren Theater, Frank Soehnle est un orfèvre de la marionnette à fil. Dans le spectacle, on le voit, souple et minutieux, tout entier centré sur chacun de ses mouvements, précis à l’extrême, donnant corps à des créatures aux gestes minuscules. Créatures que l’on dirait sorties d’un conte d’Europe centrale. La mort y occupe souvent une place de choix : on se souvient de Salto Lamento, autour de la tradition médiévale des danses de mort, passé par le festival MARTO ! il y a quelques années. Les spectacles de Soehnle sont empreints de rumeurs anciennes, d’une mémoire de la vieille Europe cosmopolite d’avant la catastrophe, de cet esprit diffus d’une certaine « Mitteleuropa » aux frontières culturelles largement ouvertes.

On voyage. On rêve. On pense à Kafka, à Bruno Schultz, on se souvient du marionnettiste et cinéaste surréaliste tchèque Jan Svankmajer mais aussi de Tadeusz Kantor dont les ready made et les spectacles ont manifestement laissé des traces dans l’univers aux oripeaux un brin suranné du Figuren tout comme ils ont marqué le monde expressionniste de sa compatriote Ilka Schönbein.
Ce qu’il compose c’est un tableau vivant où tous les éléments du plateau interviennent à part égale : le son, les objets, l’espace et, ici, l’acteur, le texte, la vidéo. L’acteur Patrick Michaëlis, de la compagnie Bagages de Sable, également porteur du projet, se trouve ici placé à un endroit inhabituel du plateau, non pas interprète ou sujet mais matériau lui aussi et témoin halluciné pris dans la mécanique fine de ce paysage hybride. Déplacé même, puisque français né de parents allemands, il trouve dans ce projet l’occasion de jouer pour la première fois dans cette langue des origines…

Créé en Allemagne, en 2011, Hôtel de rive a été peu vu en France. MARTO ! nous en offre une nouvelle fois l’occasion.

Maïa Bouteillet


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