Le grand retour du Tof théâtre

La compagnie belge, qui détient sans doute le record du nombre de représentations à MARTO !, revient avec deux spectacles on ne peut plus différents.

Si ce n’est qu’on retrouve comme toujours la question du rapport marionnette/manipulateur. Dans l’atelier, qui met aux prises le marionnettiste à sa marionnette sur l’établi, tient presque de la pochade. Sous couvert de révéler les coulisses de la fabrication, Dans l’atelier (présenté à Meudon), interroge les rapports de l’artiste à la matière, filant le scénario du pire où la marionnette, se découvrant une vie autonome et des instincts carnassiers, se métamorphose en une créature façon Frankenstein. Quand je suis dans l’atelier, je prends mon bloc de polystyrène, je commence à tailler et c’est comme ça que naissent les idées, en construisant un personnage, je commence à écrire son histoire, explique Alain Moreau, dans un entretien à la revue Ubu qui fait particulièrement écho à ce
spectacle. La dramaturgie vient de la matière. Les choses naissent progressivement
et parfois changent en cours de route. Après je les mets dans la main de comédiens
qui y apportent leur propre patte. Mais il y a des marionnettes qui, même
manipulées par des gens différents, gardent les mêmes caractéristiques comme si
elles avaient une vie propre... Mais ça, je préfère ne pas y penser
 !”.
Porté par deux jeunes interprètes, le spectacle opère une plaisante mise en abime où
le pantin fabriqué en direct se met aussitôt à l’ouvrage pour créer une autre
marionnette qui à peine façonnée se rebelle aussitôt. Ainsi la lutte
marionnette/marionnettiste se fait-elle par marionnette interposée… comme si les
objets de l’atelier se trouvaient finalement animés d’une vie propre. C’est à celui
prendra le dessus. Le ton est franchement drôle.


Radicalement différent est Soleil couchant (à Châtenay-Malabry), solo intimiste porté par Alain Moreau lui-même qui prête bras et jambes à la grande marionnette Jean, personnage emblématique du Tof que l’on a déjà vu dans Bistouri et dans les Bénévoles.
Autant l’énergie du premier est explosive, autant ce spectacle-ci est tout en nuances
et en gestes contenus. Il ne s’y passe presque rien si ce n’est le temps qui s’écoule,
la vie qui passe, qui est passée… Assis sur une dune de sable, un vieil homme au
réalisme confondant regarde au loin, ou à ses pieds. Il enlève une poussière
invisible sur son pantalon, laisse couler lentement du sable entre ses doigts, se sert
un verre de bière : autant de gestes du quotidien effectués avec la lenteur et la
fragilité coutumières des vieilles personnes et qui, pris dans la lumière du plateau,
acquièrent une force crépusculaire. Un théâtre de la présence qui s’appuie sur
l’incroyable travail d’acteur d’Alain Moreau qui a su trouver le corps d’un vieil
homme. Le poids qu’il met à chaque gestes, la distance exacte à laquelle il se tient
avec, dans et derrière la marionnette, tout cela fascine et serre le cœur. À
Châtenay-Malabry, Soleil couchant est présenté avec Go, virtuose solo de Polina Borisova qui, elle aussi, explore le corps vieillissant.

Maïa Bouteillet