Au plus près de l’histoire

Et si bientôt c’était nous ces migrants jetés sur les routes par la tourmente ?

Chaque jour ou presque, la télé et les journaux nous montrent des images de naufrages ou de sauvetages, des groupes de gens indistincts, des silhouettes au loin dont on ne sait rien si ce n’est qu’ils sont « migrants ». De leurs difficultés personnelles, de leurs espoirs, de leurs métiers, on ne saura rien. Le traitement médiatique laisse peu de place à l’individu. C’est d’ailleurs plus simple à supporter comme cela. Mieux vaut, pour notre (bonne) conscience, ne pas s’approcher de trop près.
C’est à peu de choses près ce genre de réflexions et d’autres qui ont poussé Ishmaël Falke et Sandrina Lindgren, danseurs et marionnettistes installés en Finlande, à créer Terres invisibles, un spectacle sensible à jauge très réduite qui inclut fortement le spectateur et le place au plus près de l’histoire. Sans parole (à part un gromelot inventé) mais avec un engagement total des corps, à travers une série d’actions filmées que l’on décrypte sans peine (la fuite, la traque, le passage des frontières, le naufrage), ils nous mettent face aux simples questions d’humanité que suscitent ces drames. Le temps qu’ils prennent à installer chaque scène permet d’installer la réflexion dans la durée. C’est la durée qui fait advenir la pensée.
Le corps dont on peut voir chaque pli, ces corps tout près de nous sont à la fois paysage et incarnation des voyageurs qui apparaissent par grappe ou en file indienne. Comme des figurines miniatures dans un jeu d’enfant. En montrant à la fois le général et le particulier, de l’écran à la scène, ces genoux, ce ventre, ce dos…L’Israélien Ishmaël Falke et la Suédoise Sandrina Lindgren, dont les parcours individuels sont aussi traversés par des histoires de migration, nous disent : oui ce sont des humains comme nous, comme toi, fait de chair, de peau, de sueur et d’os. Des humains qui souffrent, qui s’essoufflent, qui ont laissé derrière eux toute une vie, en bien des points semblable à la nôtre.
Et quand la tête dans une bassine pleine d’eau, ils se redressent brusquement, essoufflés, les yeux dans nos yeux, si près de nous que l’on perçoit leur respiration et qu’on peut voir chaque goutte d’eau s’écouler de leurs visages, pas de doute… Et si demain c’était nous ? Terres invisibles est un spectacle puissant.
Maïa Bouteillet