Noire, la force du geste

Lucie Nicolas adapte Noire de Tania de Montaigne sous la forme d’un roman graphique théâtral.

Il y a la force inaugurale du geste quand la comédienne frappe la page blanche de son micro pour tracer en grand, comme le stylo de l’illustratrice, les lettres du titre : NOIRE. Corps et dessin ne font qu’un. Energie du corps, énergie du dessin à l’encre noire, énergie d’une lutte. « Prenez une grande inspiration », Sophie Richelieu s’adresse à ceux qu’elle ne quittera pas des yeux durant tout le spectacle. Bientôt elle se trouve prise dans le décor dessiné comme un personnage de BD qui prendrait vie devant nos yeux.
Dans ce « roman graphique théâtral », il n’y a pas de 4e mur : nous sommes tous concernés, embarqués avec elle dans ce fameux bus, où un fameux jour de 1955, Clodette Colvin, jeune lycéenne de 15 ans que rien ne prédestinait à la désobéissance, a refusé de céder son siège à une femme blanche. Ce même geste de refus que Rosa Parks réitèrera quelques mois plus tard et qui n’entrera dans l’histoire qu’à ce moment là.
Ce geste inaugurant le grand boycott des bus de Montgomery, qui allait marquer l’entrée en scène de Martin Luther King, ainsi que les différents procès qui s’en suivirent, la comédienne Sophie Richelieu nous les fait vivre deux fois, incarnant tous les personnages et particulièrement les deux héroïnes avec une grande dextérité. Il lui suffit de rentrer sa robe dans le pantalon qu’elle porte en dessous et d’écarter un peu les jambes, bassin en avant, pour passer de la peau de Clodette Colvin à celle du policier qui l’interpelle. De chausser des lunettes à monture épaisse pour quitter son rôle de narratrice et devenir la jeune fille ; et quand ce sont de fines montures dorées on comprend qu’on se trouve face à Rosa Parks. C’est aussi tout le corps, le regard, qui raconte avant les mots : incroyable comme on retrouve les personnages rien qu’à la suivre. Qu’elle se tasse un peu sur son siège, avec cet air lasse d’une femme mûre de retour du travail et Rosa Parks apparaît sous nos yeux, tandis que quand elle affiche un air à la fois ébahi et déterminé, on voit aussitôt Clodette, notre jeune et rebelle lycéenne.
Aussi expressive qu’une héroïne de dessin animé, elle dialogue avec les personnages dessinés (juge, témoins, etc) comme si de rien n’était. Installée sur le plateau avec sa table de dessin, ses stylos, ses pinceaux et une caméra perchée au dessus pour filmer en direct, l’illustratrice Charlotte Melly, qui sort parfois de sa réserve picturale pour donner voix à tel personnage, est parfaitement intégrée dans le jeu. Vêtues en noir et blanc l’une et l’autre, elles sont comme en miroir. Et quand l’excellent montage son vient en renfort, on se projette complètement dans ces luttes des droits civiques. Sûre que si la comédienne nous proposait de la suivre pour une marche de protestation, on serait nombreux dans la salle à se lever.
Maïa Bouteillet