Corps engagé

Burning

La compagnie Habeas corpus explore le thème de la souffrance au travail à travers des scènes acrobatiques mêlant corps et objets.

TRAVAIL. Le mot s’inscrit sur un empilement de cartons sitôt suivi de sa définition tandis qu’un homme en bleu s’affaire à agencer une série de boîtes. Puis entre en scène une voix de femme qui raconte : entrepôt, logistique, changement de poste, rendement, concurrence, rachat, client américain. « Et ensuite… et ensuite… et ensuite ». Les récits s’enchaînent à un rythme accéléré tandis que les gestes de l’homme en bleu passent à la vitesse supérieure. On pense aux Temps modernes. On se dit que ça fait beaucoup pour une seule femme.
Scène suivante, la même voix détaille son organisation privée sans faille, le matin : pendant que l’un se douche l’autre met l’eau à chauffer et réveille les enfants puis file à son tour se doucher tandis que le premier beurre les tartines en attendant toute la famille pour un petit déjeuner commun top chrono. Il faut ensuite déposer les filles à l’école, ranger, promener le chien, lancer une machine et partir au boulot… A ce récit de cadence infernale, répond la course de l’homme en bleu qui se brosse les dents tout en changeant de vêtements tout en promenant le chien… sur un tapis roulant. Et si un petit grain de sable venait gripper la machine ?

Un visage apparaît, celui d’une femme chargée de mener une restructuration, bientôt elle-même restructurée… La mise en ordre des cartons a repris de plus belle, le plateau s’est incliné, rester debout devient de plus en plus compliqué ! Fruit d’une collaboration réussie entre l’acrobate belge Julien Fournier et sa compatriote autrice, Laurence Vielle, Burning combine puissamment mots et corps pour raconter à rythme soutenu l’implosion intérieure de ceux qui se tuent au travail. A mesure que l’enfer envahit le récit, l’espace se transforme et tout dégringole, l’homme n’est plus qu’un pion au-dessus du vide, manipulé par les lois du marché. Comment tout cela finira-t-il ? « Je ne mourus pas et pourtant nulle vie ne demeura », dit le sous-titre. Devant cet emballement de corps, de mots et d’objets, le spectateur est lui aussi pris dans une course mentale effrénée.

Du cirque qui parle autant (et aussi bien) c’est rare. Ancré à ce point dans une réalité sociale et politique autant que poétique, oui, c’est rare. Sorti du Centre national des arts du cirque, passé par Le Cirque Désaccordé et par les compagnies Feria Musica, Kafig et AOC, Julien Fournier a fondé en 2012 la compagnie Habeas corpus, d’après l’ordonnance anglaise d’habeas corpus qui, au Moyen-Âge, garantit au citoyen de ne pas être emprisonné sans jugement et renvoie, de nos jours, au droit fondamental à disposer de son corps. Les créations d’Habeas Corpus questionnent la notion même de performance.

Maïa Bouteillet